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Olympe Bhêly-Quenum a 100 ans : l’écrivain béninois qui a élargi les frontières de la francophonie

Dans la géographie des littératures africaines de langue française, le Bénin occupe une place singulière. L’ancien Dahomey a été l’un des premiers foyers d’émergence d’une littérature écrite en français en Afrique occidentale.

Dans la géographie des littératures africaines de langue française, le Bénin occupe une place singulière. L’ancien Dahomey a été l’un des premiers foyers d’émergence d’une littérature écrite en français en Afrique occidentale. Félix Couchoro publie L’Esclave dès 1929 et Paul Hazoumé fait paraître en 1938 Doguicimi, vaste roman historique consacré au royaume du Dahomey. L’école coloniale, la formation d’une élite lettrée et le développement d’une presse locale ont contribué à cette effervescence intellectuelle, nourrie également par des traditions orales dont les récits et les formes narratives passent progressivement dans l’écriture en français.

Olympe Bhêly-Quenum s’inscrit dans cette histoire tout en appartenant à une autre génération. Son itinéraire accompagne le passage du Dahomey colonial à l’État indépendant et l’émergence d’un espace littéraire africain qui ne se définit plus seulement par son rapport à la puissance coloniale.

En tant que chercheur en études francophones, je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les écrivains africains de langue française construisent leur place dans un espace littéraire marqué à la fois par l’héritage colonial, les indépendances et les mécanismes internationaux de reconnaissance.

Après avoir étudié ces questions à travers la consécration des écrivains africains francophones et les trajectoires des écrivains maghrébins d’expression française, le cas d’Olympe Bhêly-Quenum permet de déplacer le regard vers le Dahomey, devenu Bénin, et vers une histoire littéraire particulièrement précoce en Afrique de l’Ouest.

Alors que l'écrivain béninois fête ses 100 ans, cet article revisite sa place singulière dans l’histoire des littératures africaines de langue française.

Écrire au moment de l’indépendance

Son livre Un piège sans fin paraît chez Stock en 1960, l’année même où le Dahomey accède à l’indépendance. Le roman raconte la destinée tragique d’Ahouna : après la destruction de son mariage, celui-ci s’engage dans une errance qui le conduit au meurtre, à la prison, aux travaux forcés puis à la mort. Cette coïncidence avec l’indépendance pourrait inviter à lire le roman d’abord à travers le prisme politique. Or Bhêly-Quenum choisit une autre voie. L’ordre colonial et sa justice sont présents, mais ils s’intègrent à une tragédie plus vaste où interviennent la passion, la violence, les contraintes sociales, la vengeance et la fatalité. Là où Mongo Beti ou Ferdinand Oyono placent directement la critique du système colonial au centre de plusieurs de leurs romans, Bhêly-Quenum s’intéresse davantage aux individus pris dans des forces sociales et morales qui les dépassent.

Cette dimension devient encore plus manifeste avec Le Chant du lac, publié chez Présence Africaine en 1965 et récompensé l’année suivante par le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Le récit met en scène une communauté vivant dans la crainte des puissances mystérieuses d’un lac. Lorsque celles-ci sont finalement affrontées, les prétendus dieux apparaissent comme des créatures qui peuvent être combattues et tuées.

Il serait cependant réducteur d’y voir une simple victoire de la raison sur la superstition. La disparition des puissances du lac délivre les habitants de la peur tout en ébranlant un imaginaire qui organisait leur rapport au monde. Bhêly-Quenum ne choisit donc ni la célébration d’une tradition immuable ni son rejet au nom de la modernité. Il transforme plutôt cette tension en matière romanesque.

Au carrefour des réseaux littéraires africains

Bhêly-Quenum n’est pas pour autant un écrivain solitaire. Son parcours journalistique le place au cœur des débats intellectuels des années d’indépendance. Il dirige La Vie africaine jusqu’en 1964, fonde ensuite avec son épouse le magazine bilingue L’Afrique actuelle et travaille à l’Unesco.

Sa trajectoire déborde surtout les frontières de la seule francophonie. Le sommaire du numéro 18 de Transition (1965) réunit notamment Olympe Bhêly-Quénum, Christopher Okigbo, Nadine Gordimer et Chinua Achebe. Il ne faut pas en déduire des relations personnelles qui ne sont pas documentées, mais cette proximité éditoriale montre que Bhêly-Quenum participe à une conversation intellectuelle africaine traversant les anciennes frontières coloniales.

Présence Africaine constitue l’autre espace essentiel de cette circulation. Autour d’Alioune Diop, la revue et la maison d’édition sont alors un carrefour des débats sur la Négritude [1], la décolonisation et l’avenir des cultures africaines.

Plusieurs ouvrages de Bhêly-Quenum y paraissent ou y sont réédités. Il participe donc pleinement à cet espace intellectuel sans pour autant adopter le programme esthétique et politique de la Négritude. Ses romans privilégient les destins individuels et les tensions internes aux sociétés plutôt que l’affirmation d’une identité africaine unifiée.

Une présence discrète dans le canon francophone

La place de Bhêly-Quenum est ainsi paradoxale. Publié chez Stock et Présence Africaine, lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire, traduit et étudié, il ne peut guère être qualifié d’écrivain marginal. Il n’a pourtant jamais bénéficié de la visibilité des poètes sénégalais Léopold Sédar Senghor ou martiniquais Aimé Césaire, ni de celle qu’acquerra plus tard le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma.

Bhêly-Quenum résumait lui-même cette situation lorsqu’il déclarait, à propos de sa notoriété, « Connu, non, mais mes œuvres, certainement ». La formule distingue avec justesse la circulation des livres de la médiatisation de leur auteur. Son œuvre a connu une forme de reconnaissance durable mais discrète, passant notamment par l’école, l’université, la traduction et les rééditions.

Cette position permet aussi de mieux comprendre l’histoire littéraire béninoise. Bhêly-Quenum vient après Félix Couchoro et Paul Hazoumé et appartient, avec Jean Pliya, à une génération qui donne aux lettres du Dahomey une visibilité nouvelle au moment des indépendances. Le succès du Chant du lac en 1966 précède d’ailleurs d’un an le Grand prix littéraire d’Afrique noire attribué à Pliya pour Kondo le requin. Plus tard, Jérôme Carlos et Florent Couao-Zotti prolongeront cette histoire dans des contextes littéraires profondément transformés.

Une autre manière de penser la francophonie

C’est sans doute ici que la relecture de Bhêly-Quenum prend tout son sens aujourd’hui. Son parcours montre combien la littérature francophone africaine s’est construite dans des espaces de circulation qui excèdent la relation entre les anciennes colonies et Paris. Ouidah, Cotonou, Dakar ou Paris participent d’une même géographie littéraire à laquelle s’ajoutent les revues, les maisons d’édition, les traductions et les échanges avec les écrivains anglophones.

Un piège sans fin et Le Chant du lac témoignent ainsi d’un moment où des écrivains africains s’approprient une langue héritée de la colonisation sans que celle-ci détermine entièrement leur horizon littéraire. Bhêly-Quenum l’utilise pour explorer la violence, la croyance, la fatalité et les transformations des sociétés africaines plutôt que pour illustrer une identité prédéfinie.

Son œuvre conduit dès lors à déplacer la question de la francophonie. Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle place les écrivains africains occupent dans un ensemble littéraire francophone dont le centre serait ailleurs. Il faut aussi mesurer combien des écrivains comme Bhêly-Quenum ont contribué, depuis l’Afrique et par leurs circulations internationales, à transformer cet ensemble et à redéfinir ce que nous appelons aujourd’hui la littérature francophone.

[1]: La Négritude désigne le mouvement littéraire et intellectuel qui se développe dans les années 1930 autour notamment d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. En réaction à l’ordre colonial et aux politiques d’assimilation, ses auteurs revendiquent les cultures, les expériences historiques et les identités noires.

Christophe Premat est professeur en études culturelles francophones à l'Université de Stockholm. Il vient de consacrer un ouvrage avec Buata Malela sur les figures intellectuelles africaines. L'ouvrage est édité chez Hermann en 2025 et s'intitule Sensibilités intellectuelles africaines - Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022).

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